Le Président de Womanity, Yann Borgstedt, reçoit le Prix BNP PARIBAS de la philanthropie individuelle. Dans cette interview, il explique le travail de la Fondation, comment l’avancement des filles et des femmes est aussi un choix judicieux au sens des affaires, et son approche personnelle à la philanthropie.

« Que se passe t-il lorsque l’on réussit dans la vie ? Doit-on simplement profiter de ce succès et de tout ce qui l’accompagne ? Ou doit-on faire tout notre possible pour redonner à la société ?

Après avoir vendu mon entreprise en 1999, il était clair pour moi que la vie ne se réduit pas à vouloir gagner beaucoup d’argent. De plus, je me sentis obligé d’assumer la responsabilité que mon succès avait engendré. Il me fallait redonner à la société. Mais par où commencer mon voyage philanthropique ?

La réponse me vient lors d’un voyage d’affaire au Maroc en 2004. Je rencontre Sanaa, une jeune femme qui fut forcée à travailler pour une famille car ses parents ne pouvaient pas se permettre de nourrir ou d’éduquer, ni elle ni son frère. Je découvris par la suite que l’histoire de Sanaa était loin d’être unique, et que ces jeunes femmes « petites bonnes » étaient trop souvent maltraitées, battues et abusées.

Leurs sorts dûs au fait qu’elles soient chacune née de sexe féminin.

Je ne pouvais pas m’empêcher de penser à cette inégalité des sexes et je commençais mes recherches sur l’impact financier que ce déséquilibre apporte. Et les données étaient claires. En investissant dans l’éducation d’une fille, chaque année que celle-ci passe à l’école, elle accroît ses revenus futurs de 25%. Quand 10% des filles vont à l’école, le PNB accroît en moyenne de 3%.

Je suis un entrepreneur et pour moi, le succès est lié avec le libre choix, les collaborations et la productivité. Si la moitié de la société est retenue et découragée de réaliser son plein potentiel, des ressources sont gâchées, sans même parler d’un croupissement de progrès. Mais aussi, l’avancement des femmes peut avoir des répercussions positives sur leurs familles, communautés et nations.

En regardant cela sous un angle de gestion des affaires, l’avancement et l’émancipation des femmes deviennent des évidences. Un an après mon séjour au Maroc, je fondais ce qui maintenant est la Fondation Womanity.

La Fondation est basée sur des principes de gestion : notre mission est d’autonomiser les filles et femmes à façonner leurs futurs et accélérer le progrès dans leurs communautés. Cela est juste, et cela a un sens en terme d’affaires. Je voulais que mon expérience en tant qu’entrepreneur reflète la manière dont les programmes de la Fondation sont gérés. Et cela fonctionne…

Avec notre équipe, nous avons développé quatre chemins stratégiques d’impact. Le premier est celui de l’éducation et de la formation vocationnel, y compris s’assurant que les filles afghanes aient accès à une éducation de qualité. Notre travail jusqu’à présent a vu 33,000 étudiantes accéder à une éducation de qualité dans 15 écoles publiques afghanes. Cette année, pour la première fois en Afghanistan, des filles seront enseignées le code informatique.

Le deuxième chemin est celui de donner voix aux femmes et aux filles à travers les médias. Radio Nisaa est la première radio commerciale au Moyen-Orient, avec sa plate-forme multimédia Nisaa Network, qui donne une voix aux femmes dans la vie publique et dans la sphère politique. L’audience de Radio Nisaa a doublé de 2013 à 2015 et est maintenant de plus de 300,000 auditeurs. Par ailleurs, plus d’un million d’auditeurs étaient à l’écoute de notre série fiction arabe Be 100 Ragl  (Plus de 100 hommes), une fiction qui brise les tabous concernant  le rôle de la femme dans la société. Cette série sera aussi diffusée en tant qu’animation cette année.

Troisièmement, Womanity lutte pour l’autonomisation économique des femmes et des filles. Cet objectif traverse la plupart des programmes de Womanity, y compris WomenChangemakers : un programme de Fellowship qui fonctionne comme un capital-risque.  Nous trouvons des entrepreneurs sociaux innovants et nous leurs permettons d’élargir leurs programmes au Brésil ou en Inde. Une somme estimée à $1 202 500 en expertise professionnelle a été reversée ou escomptée à ces entrepreneurs et organisations dans la période 2014-2015.

Le quatrième chemin relie la sécurité et au bien-être des femmes et des filles. Cela comprend l’investissement dans un prix unique au monde dédié aux innovations  pour la prévention de la violence contre les femmes : le Prix Womanity Award. Le prix est présenté à deux candidats, qui travaillent ensuite en partenariat. Un Innovation Partner (partenaire d’innovation) qui aura développé une approche innovante au problème de la violence contre les femmes, et un Scale-Up Partner (partenaire d’élargissement) qui adaptera et délivrera le projet dans les emplacements. Ce partenariat durera trois ans.

Cette année, le gagnant du prix est Take Back the Tech ! qui a pour objectif de créer un internet sans violence et sera reproduit au Mexique sous les auspices du prix. Le gagnant de 2014, Abaad, a équipé 14 organisations indépendantes à mettre en œuvre, mesurer et à évaluer des programmes engageants les hommes et les garçons à la lutte pour l’égalité des sexes.

Je suis très fier de ce que nous avons accomplis et de l’impact positif que notre équipe a eu sur les vies et les communautés d’une centaine de milliers de femmes et filles.

Je suis aussi reconnaissant et honoré de recevoir ce prix prestigieux de BNP PARIBAS. Toutefois, ce prix ne s’agit pas de moi. Il peut y avoir beaucoup d’égo dans la philanthropie, et pour cette raison je voudrais focaliser sur les programmes, les personnes que nous aidons et l’équipe de Womanity.

Ensemble, nous travaillons pour créer un monde meilleur et plus équitable, car cela est non seulement juste, mais aussi cela a un sens en terme d’affaires. Ensemble, nous essayons d’amener un esprit innovateur et entrepreneurial dans le secteur de la philanthropie.

Je suis guidé par une vision du monde où toutes les femmes et tous les hommes sont égaux avec les mêmes droits de participation sociaux, économiques et politiques. Cela reste ma motivation, ainsi que celle de mon équipe… et nous ne nous arrêterons pas avant d’atteindre ce but. Il n’existe pas d’autre alternative pour le progrès de l’humanité.